Peu de traditions liées aux jeux d’argent reflètent aussi clairement l’histoire sociale et juridique du Brésil que le Jogo do Bicho. Ce qui a commencé à Rio de Janeiro en 1892 comme une attraction destinée à attirer des visiteurs dans un jardin zoologique en difficulté s’est transformé en une loterie informelle connue dans tout le pays. Ses symboles animaliers faciles à reconnaître, ses mises modestes et son réseau de vente de proximité lui ont permis de survivre à de nombreuses tentatives d’interdiction, tandis que ses liens durables avec le commerce informel, l’influence politique et certains groupes criminels organisés ont rendu son histoire bien plus complexe que celle d’une loterie ordinaire. Dans les années 2020, le Brésil est entré dans un environnement de paris très différent, avec l’introduction de règles fédérales pour les paris sportifs à cote fixe et les jeux en ligne. Pourtant, en 2026, le Jogo do Bicho lui-même restait interdit. Cette distinction est essentielle pour comprendre sa situation actuelle : le Brésil dispose désormais d’un secteur de paris légaux étroitement contrôlé, parallèlement à une loterie animalière dont la possible légalisation fait encore débat plus de 130 ans après sa création.
Comment une loterie d’un zoo de Rio est devenue le Jogo do Bicho
Les origines du Jogo do Bicho remontent au Jardim Zoológico de Vila Isabel, à Rio de Janeiro. Le zoo avait été fondé par l’homme d’affaires João Batista Viana Drummond, plus tard connu sous le nom de baron de Drummond, et rencontrait des difficultés financières après avoir perdu une partie du soutien public qui contribuait à son fonctionnement. En 1892, Drummond lança une attraction simple liée aux billets d’entrée. Les visiteurs recevaient l’image d’un animal en entrant dans le zoo, tandis que l’image de l’un des 25 animaux était dissimulée dans une boîte en bois exposée près de l’entrée. À la fin de la journée, l’animal caché était révélé. Les visiteurs possédant l’image correspondante recevaient un prix équivalant à 20 fois le prix d’entrée. Les journaux de l’époque situent les premiers tirages animaliers au début du mois de juillet 1892.
Le concept rencontra du succès parce qu’il était facile à comprendre et ne nécessitait aucune connaissance particulière. Les images d’animaux rendaient également le jeu accessible à un large public à une époque où les niveaux d’alphabétisation variaient fortement. La demande dépassa rapidement les limites physiques du zoo. Des intermédiaires commencèrent à accepter des paris dans les rues, les cafés, les commerces et d’autres lieux fréquentés de Rio, permettant de participer sans acheter de billet d’entrée au zoo. L’attraction initiale se transforma donc très rapidement d’une loterie promotionnelle en une forme indépendante de jeu populaire. Une structure numérique reconnaissable se développa autour des animaux, donnant progressivement naissance au système bien connu de 25 groupes couvrant 100 terminaisons à deux chiffres. Chaque animal fut associé à quatre numéros, créant un lien pratique entre les symboles visuels et les paris numériques.
Les autorités réagirent presque aussi rapidement que le public avait adopté le jeu. L’activité avait initialement fonctionné avec une autorisation municipale, mais la police et les responsables publics considérèrent de plus en plus l’expansion des paris dans les rues comme une activité de jeu plutôt que comme une simple promotion du zoo. En 1895, le maire du District fédéral interdit le tirage des animaux au jardin zoologique. Cette décision mit fin à la courte période légale du système imaginé par Drummond, mais l’idée avait déjà quitté l’établissement qui l’avait créée. Les vendeurs disposaient de clients, de points de vente établis et d’un système capable de fonctionner sans animaux, cages ni billets de zoo. L’interdiction modifia donc le lieu et la manière dont le Jogo do Bicho était organisé, sans réussir à faire disparaître la pratique.
Des vendeurs de rue à un réseau informel national
Au cours des premières décennies du XXe siècle, le Jogo do Bicho s’intégra à l’économie informelle quotidienne de Rio. Les parieurs pouvaient miser des sommes relativement faibles auprès de vendeurs locaux communément appelés apontadores ou cambistas, tandis que les personnes plus importantes chargées de financer les opérations et de régler les gains étaient connues sous le nom de bicheiros ou banqueiros. Le fonctionnement reposait largement sur les relations personnelles et la réputation, puisque les clients participaient à une activité dépourvue de protection officielle des consommateurs. Un ticket gagnant n’avait de valeur que si l’organisation ayant accepté le pari honorait le paiement. Cette dépendance à des transactions locales répétées contribua à la création de réseaux de quartier durables et donna au jeu une continuité que les interventions policières ponctuelles parvenaient rarement à interrompre.
Le système numérique favorisait également la répétition des paris. La grille traditionnelle comprend 25 animaux, chacun associé à quatre numéros, ce qui permet de couvrir 100 terminaisons allant de 01 à 00. Les paris pouvaient porter sur des animaux, des groupes ou différentes combinaisons numériques, tandis que les opérateurs locaux utilisaient des résultats publiés pour déterminer les gains. Les modalités évoluèrent avec le temps et pouvaient varier selon les régions, mais le modèle de base resta suffisamment familier pour se diffuser facilement. Vers le milieu du XXe siècle, le Jogo do Bicho s’était répandu bien au-delà de Rio de Janeiro. Les recherches sur les marchés illégaux organisés au Brésil indiquent qu’il était présent dans l’ensemble du pays dès les années 1950, même si aucune organisation nationale unique ne contrôlait toutes les opérations locales.
Cette décentralisation est importante pour décrire le jeu avec précision. Le Jogo do Bicho n’a jamais été simplement une seule entreprise partie de Rio et développée sous une direction unique. Différentes villes et différents États ont créé leurs propres réseaux de banquiers, territoires et arrangements commerciaux. À Rio, la concurrence pour les zones les plus rentables devint particulièrement importante. Des recherches universitaires ont associé les conflits entre grands banquiers durant certaines périodes du XXe siècle à des violences et à des luttes pour le contrôle territorial. L’image familière du vendeur de quartier acceptant de petites mises ne représentait donc que la partie la plus visible d’une économie informelle beaucoup plus vaste. L’histoire du Jogo do Bicho comprend des clients ordinaires et un commerce de rue, mais aussi des accusations de corruption, des rivalités entre opérateurs puissants et des tentatives régulières des autorités visant à affaiblir les organisations contrôlant cette activité.
Pourquoi le Jogo do Bicho a survécu à des décennies d’interdiction
La situation juridique devint plus claire au niveau fédéral avec la loi brésilienne sur les contraventions pénales de 1941. Son article 58 interdit spécifiquement l’exploitation ou l’organisation de la loterie connue sous le nom de Jogo do Bicho ainsi que les actes liés à son fonctionnement. Cette classification comme contravention est devenue l’une des principales caractéristiques de l’histoire du jeu. Il était interdit dans tout le pays, mais l’application de la loi restait inégale et l’activité demeurait très visible dans de nombreux endroits. Le décalage entre le droit écrit et les pratiques quotidiennes créa une situation inhabituelle dans laquelle plusieurs générations de Brésiliens pouvaient reconnaître les animaux, comprendre le fonctionnement élémentaire des paris ou savoir où miser, alors qu’aucune licence commerciale ordinaire n’existait pour cette activité.
Plusieurs facteurs pratiques permettent d’expliquer cette persistance. Une opération traditionnelle de Jogo do Bicho nécessitait peu d’infrastructures par rapport à un grand établissement de jeux. Un vendeur avait seulement besoin d’un moyen d’enregistrer les paris, de les transmettre puis de vérifier les résultats. Les petits points de vente de quartier pouvaient fermer, se déplacer ou changer de personnel sans provoquer la disparition du réseau dans son ensemble. Le jeu reposait également sur des règles familières et permettait de miser de faibles montants, ce qui lui donnait un profil social différent de formes de jeu plus coûteuses. Une relation de confiance pouvait se développer pendant des années entre les clients et certains vendeurs. Ces caractéristiques ne rendaient pas l’activité légale, mais compliquaient son élimination complète, car une intervention contre un point de paris ne supprimait ni la demande ni les organisations responsables des autres points de vente.
La concurrence transforma également cette activité. Les loteries publiques se développèrent, de nouveaux produits de loterie légaux devinrent disponibles et les générations suivantes eurent accès aux paris sportifs et aux jeux sur Internet. Les recherches universitaires mentionnent une importante réorganisation entre les principaux banquiers de Rio autour de 1980, lorsque des figures influentes conclurent un accord qui réduisit certains des conflits ayant marqué les périodes précédentes. La même époque fut caractérisée par une diversification vers d’autres activités commerciales. Pour certains opérateurs influents, le Jogo do Bicho devint donc une composante d’une structure économique plus large plutôt que leur unique source de revenus. Au XXIe siècle, sa notoriété culturelle restait importante, mais il devait désormais concurrencer les loteries officielles, les paris sportifs et d’autres formes de jeu offrant des moyens plus rapides et plus variés de miser.
Le poids culturel et les risques derrière une image familière
La longévité du jeu ne peut pas être expliquée uniquement par des facteurs économiques. Sa grille animalière s’est intégrée à la culture populaire brésilienne et a été associée aux expressions quotidiennes, aux rêves, aux superstitions et au choix informel de certains numéros. Des travaux historiques ont également étudié ses relations avec le football, le carnaval, la musique populaire et la vie des quartiers. Ces liens ont contribué à transformer les symboles animaliers en références comprises même par des personnes qui ne pariaient pas. Le contraste est remarquable : une activité interdite pendant l’essentiel de son histoire est devenue largement reconnaissable dans la vie sociale ordinaire. Cette familiarité culturelle explique en partie pourquoi l’attitude du public envers le Jogo do Bicho a souvent été plus complexe que la simple distinction juridique entre les jeux autorisés et interdits.
Le carnaval de Rio constitue l’un des exemples les plus visibles de cette histoire complexe. Des personnalités importantes associées au Jogo do Bicho ont entretenu des liens avec des écoles de samba par l’intermédiaire du financement, de l’organisation et du mécénat local, notamment pendant la seconde moitié du XXe siècle. Ces relations ont apporté des ressources financières à des organisations culturelles, mais elles ont également renforcé l’influence politique et sociale de puissants groupes liés aux jeux. Il serait donc trompeur de présenter le Jogo do Bicho uniquement comme un élément inoffensif du folklore ou, à l’inverse, de réduire toute son histoire au crime organisé. Une même activité pouvait représenter, à un niveau, un pari de faible valeur effectué dans la rue et, à un autre, d’importants intérêts territoriaux, financiers et politiques. Ces deux dimensions font partie de son histoire.
La structure illégale crée également des risques que les règles applicables aux jeux réglementés cherchent précisément à réduire. Un parieur participant à une activité informelle ne dispose pas de l’équivalent d’une procédure de réclamation supervisée par les autorités fédérales, de normes techniques officielles ou d’exigences clairement définies concernant la protection des fonds des clients. Les opérateurs situés hors du cadre légal peuvent également rendre les flux financiers plus difficiles à suivre pour les autorités. À Rio, des études consacrées aux réseaux criminels ont documenté les liens entre certaines composantes de l’économie du Jogo do Bicho et la violence, la corruption ainsi que les conflits territoriaux. Ces éléments sont essentiels dans le débat sur la légalisation. La question politique ne consiste pas uniquement à savoir si une ancienne tradition brésilienne doit être autorisée. Il s’agit également de déterminer si le transfert d’une activité clandestine existante vers un système soumis à licence pourrait améliorer la transparence financière et la surveillance, et si la réglementation serait réellement capable de séparer les entreprises légales des structures criminelles constituées pendant des décennies d’interdiction.

L’ère des paris réglementés au Brésil et le statut du Jogo do Bicho en 2026
Le paysage brésilien des jeux d’argent avait déjà considérablement évolué avant même qu’un accord politique soit trouvé au sujet du Jogo do Bicho. La loi fédérale n° 13.756 de 2018 a créé la base juridique des paris sportifs à cote fixe, tandis que la loi n° 14.790 de 2023 a établi un cadre beaucoup plus détaillé et intégré les événements de jeux en ligne au régime des paris à cote fixe. La transition concrète s’est déroulée en 2024 et 2025, lorsque le ministère des Finances et son Secrétariat des prix et des paris, connu sous le sigle SPA, ont publié des règles opérationnelles et traité les demandes d’autorisation. Depuis le 1er janvier 2025, les entreprises proposant des paris à cote fixe autorisés par les autorités fédérales sur l’ensemble du territoire national doivent disposer d’une autorisation de la SPA. Leurs sites de paris autorisés utilisent le domaine .bet.br, ce qui permet aux consommateurs de distinguer plus facilement le marché réglementé au niveau fédéral des sites non autorisés.
Le nouveau système a introduit des contrôles très différents du modèle informel historiquement associé au Jogo do Bicho. Les entreprises autorisées doivent être constituées selon le droit brésilien et respecter des exigences concernant l’identification des clients, l’intégrité financière, le jeu responsable, la publicité et la prévention du blanchiment d’argent. La législation brésilienne impose également des procédures d’identification incluant la reconnaissance faciale des parieurs. Les opérateurs sont soumis à une surveillance administrative, tandis que les règles limitent la publicité destinée aux mineurs ainsi que les communications contenant des affirmations non fondées sur les probabilités de gain. Ces mesures n’éliminent pas les risques liés aux jeux d’argent, mais elles imposent des responsabilités juridiques identifiables aux entreprises et donnent aux autorités des moyens qui n’existent pas lorsque les paris sont organisés par l’intermédiaire d’un réseau local non autorisé.
La lutte contre les paris à cote fixe non autorisés a également été renforcée en 2026. La loi n° 15.358 de mars 2026 a ajouté des dispositions permettant de bloquer les comptes financiers appartenant à des opérateurs irréguliers de paris à cote fixe, tandis que le décret n° 13.033 du 19 juin 2026 a défini les procédures applicables à ces mesures. Cette évolution illustre l’orientation de la politique brésilienne en matière de paris : les jeux légaux sont de plus en plus associés à des autorisations, à des opérateurs identifiables, à des contrôles financiers et à une surveillance active. Il est toutefois important de ne pas appliquer automatiquement ces changements à toutes les formes de jeu. La législation réglementant les paris à cote fixe n’a pas abrogé l’article 58 de la loi sur les contraventions pénales. En août 2026, le Jogo do Bicho traditionnel restait donc en dehors du régime fédéral des paris autorisés.
Ce que le PL 2.234/2022 pourrait changer — et ce qu’il n’a pas encore changé
La principale proposition législative susceptible de modifier cette situation est le projet de loi PL 2.234/2022. Celui-ci couvre un éventail de jeux beaucoup plus large que la législation relative aux paris à cote fixe et créerait des règles pour des activités comprenant notamment les casinos, le bingo et le Jogo do Bicho. Son principe central consiste à remplacer l’interdiction par une exploitation légale contrôlée, soumise à la surveillance de l’État, à des exigences en matière de licences, à la fiscalité et à des mesures visant à lutter contre le blanchiment d’argent et les dommages liés aux jeux. Pour le Jogo do Bicho, une telle loi représenterait un changement fondamental. Au lieu de fonctionner comme une loterie interdite, tolérée à des degrés variables selon les régions du pays, les entreprises autorisées devraient intégrer un cadre réglementaire officiel et respecter les conditions établies par l’État.
Le projet a considérablement progressé, mais le processus législatif n’est pas terminé. La Commission de la Constitution et de la Justice du Sénat a approuvé la proposition de légalisation en juin 2024 par 14 voix contre 12. Le texte a ensuite été préparé pour être examiné par l’ensemble du Sénat, et son dossier officiel indique qu’il est prêt pour une décision en séance plénière depuis juillet 2025. En décembre 2025, les sénateurs ont approuvé une demande d’urgence concernant la proposition, augmentant ainsi sa priorité procédurale. Malgré cela, au 9 août 2026, le dossier officiel du Sénat continuait à classer le PL 2.234/2022 comme un texte toujours en cours d’examen et non comme une loi promulguée. Aucune licence fédérale créée par ce projet n’était donc disponible à cette date pour les opérateurs traditionnels du Jogo do Bicho.
La situation en 2026 est donc plus nuancée que l’affirmation selon laquelle le Brésil aurait soit légalisé, soit interdit les jeux d’argent dans leur ensemble. Le pays dispose désormais d’un système fédéral opérationnel pour les paris sportifs à cote fixe et les jeux en ligne autorisés, accompagné d’exigences renforcées en matière d’identification, de finances et d’application de la réglementation. Dans le même temps, le Jogo do Bicho reste soumis à une interdiction dont les origines remontent au XIXe siècle et dont la base juridique fédérale date de 1941. Le PL 2.234/2022 pourrait finalement faire passer la loterie animalière d’une économie informelle à un secteur légal réglementé, mais ce changement dépend d’une loi qui n’est pas encore entrée en vigueur. Plus de 130 ans après qu’une boîte en bois contenant l’image d’un animal a servi à attirer des visiteurs dans un zoo de Rio, ce jeu reste à la fois un élément de l’histoire sociale brésilienne et une question non résolue du droit moderne des jeux d’argent.